Un album gospel? Réflexions sur l’enregistrement

21 Mar
  • Pourquoi enregistrer? D’un autre côté pourquoi ne pas le faire? Ici on en parle depuis quelques temps, et cette idée-là trotte sans doute dans de nombreuses têtes musiciennes, surtout en période de calme relatif. De nos jours, l’enregistrement d’un album est devenu un paradoxe, surtout pour une structure indépendante et cela en fait sans doute reculer plus d’un. Non que la chose soit très difficile sur le plan technique: aujourd’hui on peut quasiment le faire soi-même, avec un peu d’expérience et de patience, même si il faut y consacrer pas mal de temps; mais au final il sera sans doute assez long d’amortir l’investissement financier, car il y en a quand même un. Du temps, certes on en a un peu en ce moment, justement… Maintenant la question est: un album pour quoi? Un album pour qui?

La première des motivations est certainement, hormis notre inévitable narcissisme de base, qu’il serait tout à fait vain de nier,  une question d’image. Encore un paradoxe… c’est l’époque qui veut ça, sans doute. Peut-être y a-t-il un brin de nostalgie dans cette conception, mais un groupe sans album n’a pas tout à fait le même statut à nos yeux -c’est à dessein que je ne parle pas d’oreille!- que son aimable contraire, c’est à dire le groupe officiellement abouti et estampillé « sérieux », avec CD et pochette à la clé. « L’album » est en quelque sorte la frontière psychologique qui fait passer un groupe dans nos têtes -public et membres du groupes inclus- de quelque chose comme « petit-groupe-sympa-qui-s’amuse- bien-et-partage-ses-joies-simples-avec-un-cercle-plus-ou-moins-large-de-familles/amis/collègues/curieux« … à « groupe-untel ». Point. Une sorte de grosse carte de visite; presque un diplôme et peut-être même mieux! Plus sobre, plus direct, donc plus clair, plus substantiel, plus « élaboré » donc plus convaincant. On voit qu’il y a là comme une sorte de stade, un élément non négligeable de l’identité du groupe. Nous sommes tous liés -tout ce qui existe- en ce que chacun de nous se constitue en reflet de la totalité. Le mystère de l’identité qui se situe inéluctablement au fondement de toute réflexion est le véritable l’objet de l’art: c’est un problème qui a beaucoup divisé, mais il nous semble que l’art doit être envisagé en tant que réflexion de ce mystère essentiellement spirituel, sur un élément matériel approprié, en l’espèce, un disque de plastique.

A ceux qui pourraient s’étonner de la proximité si naturelle de la musique et d’une démarche plus philosophique, nous nous contenterons de rappeler que le gospel est une musique imprégnée de sentiment religieux qui ne saurait donc se couper de tout questionnement métaphysique qu’en abandonnant une partie vitale de son inspiration et de sa portée, bref… de son identité! C’est donc ainsi que nous sommes tout à fait fondés à interroger aussi et même surtout, cet aspect-là de notre dessein: dans quel « esprit » pouvons-nous le mieux approcher cette musique, la comprendre, l’incorporer et la restituer?

S’enregistrer est aussi formuler la conclusion, la concrétisation d’un travail et d’une démarche artistiques. Cela constitue alors également une frontière musicale: l’enregistrement implique d’aller en profondeur dans l’interprétation, dans la précision, dans l’exigence. On ne chante plus « simplement » -si j’ose  dire- pour autrui, pour « être écouté »; on chante avec l’immédiate finalité de s’écouter soi-même… A n’en pas douter, cette écoute-là va se trouver bien plus embarrassée et bien plus embarrassante que toutes les autres, et amener une foule de remises en causes, d’interrogations et de tâtonnements, pour aboutir globalement, selon toute vraisemblance, à une amélioration générale de ce que, faute d’un terme plus adéquat, nous appellerons notre « travail ». C’est alors à titre d’exercice que l’enregistrement se présente et devient l’occasion de se confronter intimement à sa propre pratique, de mieux cerner ses atouts et ses limites, de se hisser si possible un peu plus près de l’idéal, en valorisant les uns, en tâchant d’estomper les autres, là où ils se manifestent.

C’est donc une étape toute indiquée du chemin vers la profondeur, musicale au moins, spirituelle sans doute, puisque celui-ci nous conduit au cœur même de la question de l’identité. Il existe une théorie parmi les neurologues contemporains, qui prétend que la musique structure depuis toujours l’évolution du cerveau humain en en garantissant la cohérence et la synchronisation, en favorisant la constitution de connexions et la collaboration entre les différentes aires du cortex. Il est tout à fait édifiant et délicieux de surprendre l’observation scientifique ici devancée -en dépit d’énormes moyens matériels- par la littérature, qui ne dispose que d’imagination et de logique et qui affirme -en 1938: « si l’on n’avait pas d’âme, la musique l’aurait créée » (1) . Or qu’est-ce que l’âme, si ce n’est notre identité la plus profonde?

L’art musical d’aujourd’hui ne peut sans doute pas se passer de l’étape de l’enregistrement, comme pratique et comme jalon, sur le chemin de son identité. Singulièrement dans une musique vocale, car la voix est un point clé, quoique essentiellement subliminal, dans toute rencontre.

1. Cioran, Le crépuscule des pensées. Œuvres, ed. in quarto Gallimmard p.504.

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